Incertitude
Agir sans avoir de garantie
avancer sans garantie de résultat - Édition 065
Bonjour,
Dans une précédente édition de Ligne de Mire, je vous parlais de deux messages que la vie nous envoie souvent lorsque nous avançons :
pas encore ça
ou
pas comme ça.
Deux messages simples, mais rarement confortables.
Parce qu’ils ne disent pas forcément que tout est perdu.
Ils disent plutôt qu’il y a une information à recevoir.
Sur le rythme.
Sur la manière.
Sur l’ajustement à faire.
Ce qu’on demande à la vie avant de commencer
Mais aujourd’hui, j’aimerais m’arrêter sur ce qui se passe avant cela.
Avant même d’avoir reçu une réponse.
Avant le pas encore ça.
Avant le pas comme ça.
Avant le retour du réel.
Car lorsque nous agissons, il y a toujours une réponse.
Toujours.
Simplement, cette réponse n’est pas toujours celle que nous espérions.
Ce qui nous bloque souvent, en amont, c’est autre chose :
nous voudrions une garantie avant de commencer.
Une garantie que cela servira.
Que cela aboutira.
Que cela ne sera pas vain.
Que nous ne nous exposerons pas pour rien.
Et c’est précisément là que beaucoup de nos élans s’arrêtent.
Un colibri, un singe, et un feu immense
Il y a cette fable.
Une grande forêt brûle.
L’air est devenu lourd.
La fumée monte si haut qu’elle finit par avaler le ciel.
Les branches craquent.
Les animaux fuient dans tous les sens.
Au milieu de cette panique, un colibri fait des allers-retours.
Il descend vers un point d’eau.
Attrape quelques gouttes dans son bec.
Revient vers les flammes.
Puis repart.
Encore.
Et encore.
Un singe l’aperçoit.
Il le regarde s’agiter entre l’eau et le feu, puis se met à rire.
— Tu crois vraiment que ça va changer quelque chose ?
Regarde autour de toi. Ce feu est immense.
Le colibri continue.
Puis il répond simplement :
Je fais ce que j’ai à faire.
Ce que la fable tait
L’histoire s’arrête presque là.
On ne sait pas si les autres animaux finissent par l’aider.
On ne sait pas si certains reviennent sur leurs pas.
On ne sait pas comment l’incendie s’arrête.
On ne sait même pas si, à l’échelle du désastre, les gouttes du colibri changent quelque chose.
Et c’est précisément cela qui rend cette fable intéressante.
Elle ne raconte pas un effort récompensé.
Elle ne nous donne pas une fin rassurante.
Elle ne nous montre pas le moment où tout le monde comprend enfin que le colibri avait raison.
Elle nous laisse devant une question plus inconfortable :
que faisons-nous quand rien ne nous garantit que notre geste suffira ?
Quand le feu entre dans nos vies
Cette question, nous ne la rencontrons pas seulement dans les grandes histoires.
Nous la rencontrons dans nos vies ordinaires.
Quand un projet laissé de côté depuis trop longtemps paraît trop grand à reprendre.
Quand une relation devenue fragile demande une première parole, mais que cette parole semble trop petite face à tout ce qui s’est accumulé.
Quand une décision devient nécessaire, mais que rien ne nous assure qu’elle sera comprise.
Quand nous sentons qu’il faudrait poser une limite, changer de direction, reprendre un chemin — mais que le geste paraît dérisoire face à l’ampleur de ce qui nous attend.
Alors on repousse. On repousse parce que l’on voudrait savoir d’avance.
Savoir que cela va marcher.
Savoir que cela va servir.
Savoir que cela ne nous exposera pas inutilement.
Le singe qu’on finit par croire
Et il y a aussi le singe.
Celui qui rit dans la fable.
Nous le connaissons bien.
Parfois, il est dehors.
Dans une remarque ironique.
Dans un sourire tiède.
Dans un scepticisme déguisé en réalisme.
Dans cette façon de nous faire sentir que notre élan est naïf, trop petit, pas sérieux.
Parfois, il est dedans.
Dans cette voix qui reprend les mots des autres et murmure :
à quoi bon ?
tu vois bien que c’est trop grand
personne ne comprendra
tu vas encore te ridiculiser
Mais le plus troublant, c’est qu’il ne parle pas toujours comme un ennemi.
Il prend parfois la voix du bon sens.
Celle de la prudence.
Celle du réalisme.
Il ne crie pas.
Il argumente.
Attends d’être sûr.
Attends d’avoir plus de preuves.
Attends que ce soit vraiment le bon moment.
Et ce moment, souvent, ne vient pas.
Et cela suffit parfois à refermer quelque chose qui comptait.
Non parce que cet élan était faux.
Mais parce qu’il est difficile d’avancer vers ce qui compte quand rien, autour de soi, ne vient confirmer que cela a du sens.
Refuser
C’est là, je crois, que la fable du colibri devient utile.
Le colibri n’agit pas parce qu’il est sûr de l’issue.
Il n’agit pas parce qu’il a reçu une promesse sur le résultat.
Il n’agit pas parce que les autres comprennent déjà.
Il refuse de laisser l’incertitude décider à sa place.
Et peut-être que c’est cela, le vrai courage.
Non pas avancer avec la certitude que cela va marcher.
Mais avancer sans cette certitude — parce qu’au fond de soi, quelque chose dit :
c’est ce que j’ai à faire.
La vie répondra ensuite.
Peut-être par un pas encore ça.
Peut-être par un pas comme ça.
Peut-être par un détour.
Peut-être par une porte fermée.
Peut-être par une ouverture inattendue.
Mais il y aura une réponse.
Ce que nous n’avons pas, en revanche, c’est la garantie préalable.
Et c’est justement cela que beaucoup d’entre nous supportent mal.
Nous voudrions un accord signé par la vie avant de commencer.
Une preuve que notre geste ne se perdra pas dans le vide.
Une confirmation que l’effort sera utile.
Que le singe aura tort.
Que le feu reculera.
Mais rien de cela n’est promis au départ.
Sans se presser. Sans s’arrêter. Choisir le prochain geste.
Ce qui reste quand on enlève la garantie
Il y a peut-être, dans votre vie en ce moment, quelque chose qui ne vous demande pas une certitude de plus.
Mais un geste juste de plus.
Une parole à dire.
Une décision à poser.
Un premier pas à faire.
Une fidélité à retrouver.
Quelque chose à protéger, même modestement.
Vous ne savez pas si cela suffira.
Vous ne savez pas si cela changera tout.
Vous ne savez pas si vous serez compris.
Vous ne savez pas si vous serez rejoint.
Mais vous savez peut-être déjà ce qui vous semble juste.
Et si ce n’est pas encore clair, peut-être que le prochain geste consiste simplement à laisser retomber un peu la fumée.
Il y a des périodes de notre existence où l’on ne peut pas exiger de la vie qu’elle nous montre toute la suite.
On peut seulement choisir le prochain geste.
Sans se précipiter.
Sans s’arrêter.
No hurry, no pause.
Et dans ces périodes-là, c’est parfois tout ce que l’on peut faire.
Mais c’est déjà assez pour ne pas se trahir.
P.S. Pour les jours où le feu paraît trop grand, où la fumée empêche de voir clairement, et où le geste semble trop petit : que la sagesse du colibri soit avec vous.
La question de la semaine
Quels sont les trois mots qui définissent le plus justement mes six premiers mois de l’année ?
Et, parmi ces trois mots :
- lequel me semble le plus vrai aujourd’hui ?
- lequel dit quelque chose que je n’ai pas encore vraiment regardé ?
- lequel m’indique peut-être ce qu’il serait juste de protéger, d’ajuster… ou de commencer pour la suite ?
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