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Pourquoi j’ai failli arrêter la gratitude

rédigée par :

Syndrome du bon élève

LIGNE DE MIRE · ÉDITION 073

Pourquoi j’ai failli arrêter la gratitude

Ligne de Mire — tous les quinze jours, une lettre pour faire le point, retrouver l’essentiel et avancer sans se disperser.


Bonjour,

Les longues soirées d’été commencent à être loin.

Pendant quelques mois, le regard était naturellement attiré dehors : les journées qui n’en finissent pas, les repas qui se prolongent, les sorties, les projets, cette énergie qui donne envie de profiter tant qu’il fait encore jour.

Puis l’automne arrive.

Les journées raccourcissent. On ralentit un peu. Le regard revient vers ce qui est plus proche, plus calme, parfois plus intérieur.

Je ressens moi aussi le besoin de lever le pied, de souffler un peu. Y compris dans l’écriture de Ligne de mire.

Je vais donc m’accorder une petite pause : la prochaine édition arrivera exceptionnellement le 14 novembre.

Histoire de prendre un peu de recul, avant de vous retrouver avec plaisir.

Et puisque l’automne nous invite à ralentir, c’est aussi le bon moment pour parler d’une pratique qui nous encourage justement à nous arrêter un instant : la gratitude.

Enfin… de celle qu’on m’avait vendue.

La gratitude m’accompagne depuis longtemps. Elle m’enrichit beaucoup… et elle m’a aussi, un jour, franchement agacé.

Pas la gratitude elle-même.

Plutôt la façon dont on la réduit parfois à un exercice à faire correctement.

Le jour où mes trois kiffs sont devenus trois cases à remplir

Vous avez sans doute déjà entendu parler des fameux « trois kiffs » : chaque soir, noter trois choses positives de sa journée.

J’ai essayé.

Et au début, j’ai beaucoup aimé.

Au début, je regardais vraiment ma journée

Le soir, l’exercice m’obligeait à m’arrêter. À ralentir. À revenir sur une journée qui, sinon, aurait pu passer sans que je la regarde vraiment.

Je repensais à une conversation, un repas, une personne, parfois un détail minuscule que j’aurais complètement oublié quelques heures plus tard.

Je posais mon regard sur ce qui avait été bon.

Et cela changeait réellement quelque chose.

Alors j’ai continué.

Un soir. Puis dix. Puis trente. Puis quatre-vingt-dix.

Quatre-vingt-dix soirs.
Quatre-vingt-dix pages.
La même question.

Sur le papier, difficile de faire mieux.

J’avais été régulier, consciencieux, assidu. Le bon élève qui sommeille en moi s’était manifestement réveillé, et il prenait son rôle très au sérieux.

Et pourtant, quelque part entre la première page et la quatre-vingt-dixième, quelque chose s’était perdu.

Je trouvais toujours mes trois réponses.

Ma famille. Ma santé. Une conversation agréable.

Oui, bien sûr.

Trois lignes.
Trois cases remplies.
À demain.

Le problème n’était pas que je n’avais plus de réponses.

C’est que je savais quoi répondre avant même d’avoir vraiment regardé.

Et un soir, devant toutes ces pages soigneusement remplies, une pensée assez désagréable m’est venue :

Le réflexe du bon élève

Ma première réaction n’a pas été de remettre l’exercice en question.

J’ai commencé par me remettre moi en question.

Après tout, la gratitude était censée faire du bien. L’exercice était simple : trois choses positives par jour.

Ce n’était quand même pas demander l’impossible.

Derrière ce raisonnement, il y avait une croyance que je n’avais jamais vraiment interrogée :

si une méthode est bonne et que je l’applique correctement, elle devrait fonctionner.

Et si elle ne fonctionne plus, le premier réflexe du bon élève n’est pas forcément d’interroger la méthode.

Il commence par s’interroger lui-même.

Peut-être que je n’étais pas assez attentif.
Peut-être que j’étais devenu blasé.
Peut-être que je prenais trop de choses pour acquises.

Et derrière tout cela se cachait une pensée nettement moins agréable :

Le bon élève a donc fait ce que font les bons élèves lorsqu’un exercice résiste :

il a travaillé davantage.

Des gratitudes plus profondes. Plus originales. Plus sincères.

Bref, j’ai essayé de mieux réussir mon exercice de gratitude.

Cela me fait penser au yoga.

Vous voyez quelqu’un parfaitement plié en deux, les mains posées tranquillement sur ses pieds.

Vous essayez.

Vos mains, elles, arrivent péniblement vers les genoux.

Mais vous avez vu la posture. Vous savez très bien où elles sont censées arriver.

Alors vous tirez. Encore un peu. Vous serrez les dents.

Parce que, bon sang, vous allez bien finir par faire guiliguilis avec vos mains sur vos pieds.

À force de vouloir réussir la posture, on peut oublier que le but n’était pas seulement de la faire.

C’était de la vivre.

Et je crois que c’est exactement là que je m’étais trompé.

J’avais fini par confondre la réussite de l’exercice avec ce qu’il était censé me faire vivre.

Une phrase résume assez bien ce que j’aimerais ne pas oublier :

Journal de gratitude authentique

J’avais parfaitement réussi à remplir mon journal.

J’étais en train de rater la gratitude.

Et puis il y a eu ce banc

J’étais à l’étranger, seul, avec une intoxication alimentaire carabinée.

À quelques minutes de mon hôtel, j’avais trouvé un petit parc.

Et dans ce parc, un banc sur lequel je venais m’allonger entre deux crises.

Un peu de soleil. Une légère brise. Des cyclistes qui passaient, des enfants qui jouaient, des gens qui promenaient leur chien ou continuaient simplement leur journée.

Rien d’extraordinaire.

Mais quand on est malade, seul et loin de chez soi, quelques minutes dehors peuvent soudain prendre une valeur incroyable.

Pendant un instant, je me sentais reconnecté à quelque chose de normal. À cette vie qui continuait autour de moi.

Et je me souviens très bien de la gratitude que j’éprouvais pour…

ce simple banc.

Je n’avais pas ouvert mon carnet.

Je n’avais pas cherché trois choses positives.

Je n’avais pas essayé de ressentir quoi que ce soit.

Je n’avais fait aucun effort.

Et pourtant, la gratitude était là.

Évidente. Presque physique.

Pour un banc.

C’était presque vexant pour le bon élève que j’étais devenu : après tous mes efforts pour « bien » ressentir de la gratitude, un pauvre banc venait de me rappeler que je savais parfaitement le faire.

Si j’étais réellement devenu blasé ou un peu ingrat au fond, comment expliquer ce banc ?

Je n’avais pas perdu ma capacité à ressentir de la gratitude.

J’avais transformé sa pratique en exercice à réussir.

À force de répondre soir après soir à la même question, mon esprit avait appris un raccourci.

Il n’avait plus vraiment besoin d’explorer ma journée : il savait déjà dans quels tiroirs aller chercher.

Ma famille. Ma santé. Mes proches.

Des choses réellement importantes, bien sûr.

Mais devenues, dans ce contexte, des réponses disponibles avant même d’être à nouveau regardées.

Mes gratitudes étaient devenues des réponses avant de redevenir des expériences.

Je ne regardais plus.

Je savais quoi répondre.


Changer de fenêtre

J’ai donc commencé à changer de méthode, et donc de questions.

Au lieu de chercher chaque soir trois choses positives, j’ai commencé à explorer des questions différentes.

Et là, mon bon élève était un peu pris de court.

Impossible de dégainer ses trois réponses habituelles. Il fallait aller voir ailleurs, vers des choses auxquelles je n’aurais pas forcément pensé.

Et j’aimais bien cette petite surprise : ne plus savoir à l’avance ce que j’allais trouver.


Le défi de la semaine

Et si, cette semaine, vous partiez à la recherche de votre propre « banc » ?

Pas besoin de vous installer dans un parc. Je vous propose simplement de garder cette question dans un coin de votre tête :

Ce sera peut-être un objet, un endroit, un petit geste de quelqu’un. Ou quelque chose auquel personne d’autre que vous ne prêterait attention.

Aucune gratitude à fabriquer. Aucune case à remplir.

Juste la curiosité de voir ce qui pourrait vous surprendre.

Et si vous trouvez votre « banc », racontez-le-moi en répondant à cet e-mail. Je serais ravi de le découvrir.


La citation de la semaine

« La question n’est pas ce que l’on regarde, mais la manière dont on regarde — et si l’on voit. »

— Henry David Thoreau, Journal, 5 août 1851


P.-S. La dernière fois, nous parlions d’un panier de basket dont personne ne pensait à enlever le fond.

En écrivant cette lettre, je me suis aperçu que j’avais fait exactement la même chose avec la gratitude : tellement occupé à mieux réussir ma pratique que je n’avais même pas pensé à interroger la méthode.

Le bon élève voulait encore faire davantage.

Relire « Enlevez le fond du panier » →  ·  Découvrir le Journal de gratitude authentique →


À bientôt 🌿

Signature Christophe

Christophe · Sur le Bon Chemin

Chaque rêve mérite un plan ✨

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Cette réflexion a été partagée en exclusivité avec les abonnés de Ligne de Mire le : 20 octobre 2026

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